Une bergerie sous les HLM

A Bagnolet, en Seine-Saint-Denis, l’association Sors de terre propose aux habitants de jardiner au pied de leurs immeubles. Depuis deux ans, l’arrivée d’un petit troupeau et la construction collective d’une bergerie ont ouvert de nouvelles perspectives. Article tiré du mensuel que j’apprécie L’âge de faire.

Des chèvres sous les HLM

TEMA la vache dans les jardins du roi !
Dans le film « La Haine », réalisé en 1995 par Mathieu Kassovitz, l’un des personnages voit passer une vache entre deux immeubles. « Tema la vache », lui dit son copain. Près de 15 ans plus tard, la réplique sera adoptée par un groupe de jeunes paysagistes intéressés par les questions liées à l’agriculture urbaine, qui en feront le nom de leur association.

Ça sent les vacances au collège Travail-Langevin de Bagnolet, en Seine-Saint-Denis. Après un dernier tour dans la serre qu’ils ont nettoyée, cultivée et décorée tout au long de l’année scolaire, Farès et Arthur se glissent dans l’étroit interstice, entre la façade du bâtiment et la grille qui le sépare de la rue, où ils ont semé des graines il y a quelques mois. Du blé, des fleurs… Devant eux, Gilles Amar se penche soudain et remonte, au creux de sa main, quelques cosses vert tendre. Les garçons sont ravis. Les petits pois crus, ça croque un peu sous la dent, c’est doucement parfumé… à tel point qu’Arthur interrompt quelques instants son flot de vannes d’adolescent. Avec Farès, il fait partie des fidèles des ateliers animés par Gilles Amar et Ayda-Su Nuroglu, artiste plasticienne. Ringard, le jardinage  ? Pas pour Farès, qui « aime faire pousser des plantes et les voir grandir » alors qu’il vit, comme la plupart de ses copains, en appartement.


Contes jardinés

« Petit Pois », c’est aussi le nom sous lequel tout le monde ou presque, à Bagnolet, connaît Gilles. Il le tient d’un personnage de « conte jardiné » – l’une de ces histoires qu’il a racontées aux enfants de la ville, les invitant ensuite à les « mettre en jardinage » au pied des HLM, sur un bout de terre autrefois occupé par une morne pelouse. Sous les fenêtres des habitants poussent aujourd’hui de la coriandre, des groseilliers et framboisiers, entourés d’herbes folles. « Au début, les gens appelaient la mairie tous les jours pour qu’elle vienne tondre », sourit-il.

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Mais ils ont fini par aimer : ils se mettent à leur balcon, et ça les dépayse. Quand on veut investir un lieu, il faut d’abord détecter ses usages. Je savais que cette pelouse n’avait pas d’utilité car les enfants jouent de l’autre côté de l’immeuble, là où leurs parents peuvent les voir. Le but est d’ouvrir des espaces, que les gens les voient autrement. »

Ancien animateur dans une ferme pédagogique toulousaine, formé à l’ethnologie et à l’élevage, Gilles connait bien la banlieue Est de Paris, où il a grandi. Cela fait cinq ans qu’il grignote le béton, les friches et les pelouses sans usage de Bagnolet, attentif au moindre recoin qui pourrait servir à planter quelques fleurs avec des enfants, aménager un petit potager collectif… et faire paître ses animaux. Initialement connue pour ses jardins en pied d’immeubles, l’association qu’il a fondée, Sors de terre, a en effet créé un petit élevage. Trois chèvres, six brebis et trois poules : le cheptel est minuscule, mais il suffit à défrayer la chronique ! Avec sa barbe brune et son beau chignon, « Petit Pois » est devenu « le berger de Bagnolet  », un peu trop sollicité à son goût par les médias. « La plupart ne s’intéressent qu’au côté spectaculaire des animaux en ville », râle-t-il.

« Roule-bêtes »
Il faut dire que les déplacements du troupeau sont cocasses et ne manquent pas de poésie. Gilles a fabriqué ce qu’il appelle un « roule-bêtes », un enclos mobile qu’il fait rouler autour des animaux pour les guider sur la route. Point de protestation quand il occupe ainsi la chaussée : « Les gens ont le sourire et sortent de leur voiture pour prendre des photos », assure l’éleveur. La transhumance vers les champs de poires de Montreuil, d’anciens vergers où le troupeau va pâturer pour le compte de la municipalité, prend trois quarts d’heure. Pour Robert, qui vit à Bagnolet depuis 53 ans, cette incursion des animaux dans la ville n’a rien d’incongru : « Ici, il y a 50 ans, c’était la campagne. Il y avait des pêchers et des abricotiers », rappelle ce mécanicien à la retraite en contemplant les immeubles du quartier Malassis, parmi lesquels on aperçoit quelques vestiges de murs à pêche.

Lisa Giachino

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